Quel niveau de responsabilité personnelle de chacun dans son état de santé ?

JEAN-DAVID ZEITOUN, docteur en médecine et en épidémiologie clinique, vit en France mais est traduit dans plusieurs pays.

Pour l’auteur, la notion de risque sanitaire est la réalité explicative essentielle. La société mondiale produit de plus en plus de maladies et dépense toujours davantage pour essayer de les traiter. La ‘production’ [littéralement] de maladies entraîne un suicide ralenti de l’espèce humaine, qui n’est cependant pas irréversible.

Les risques environnementaux, comportementaux et métaboliques qui causent des maladies sont des conséquences de la croissance économique. Il y a une offre toxique de risques, mais aussi une demande de risques ; les risques étant entendus comme la probabilité de survenue d’une complication sanitaire.
Les risques expliquent une bonne partie des variations de l’état de santé à l’intérieur d’une population, et donc des inégalités entre les humains. Il y a désormais trop de risques humains et les humains passent maintenant une bonne partie de leur vie à lutter contre des problèmes dont ils sont les auteurs, eux-mêmes par leur comportement, ou à travers l’économie.

L’épidémiologie courante classe les risques en trois groupes : les risques environnementaux, les risques comportementaux et les risques métaboliques. Ces risques, qui ne sont pas étanches entre eux, nous parlent de nous, de notre rapport à nous-mêmes, de nos liens entre nous et de notre relation au monde naturel. «L’amélioration de la santé n’est plus nette et on ne sait pas où elle va parce qu’il y a trop de risques d’origine humaine ; à la question ‘Quel est le futur de la santé humaine ?’, la réponse est clairement ‘on ne sait pas’»
«Les grandes maladies sont racontées comme dépendant du comportement individuel, pour détourner l’attention des causes environnementales de ces maladies. L’obésité est récitée comme une histoire dans laquelle les gens mangent trop et ne bougent pas assez, alors qu’elle est aussi fortement influencée par la transformation alimentaire [les aliments transformés].».
L’économie, à travers la production d’aliments transformés vecteurs de maladies chroniques, a une part essentielle de responsabilité dans cette incertitude.

La courbe des maladies chroniques arrête de baisser dans les pays riches, et c’est historique. Elle devient horizontale, étant même remontée dans certains d’entre eux. Les maladies chroniques tuent approximativement 74 % des humains, les maladies microbiennes, néonatales, maternelles et nutritionnelles étant responsables d’environ 18 % des décès ; reste 8 % d’humains qui meurent d’une cause violente.

Notre environnement physique et social influence notre comportement et notre métabolisme. C’est l’une des clés de la pandémie de maladies chroniques métaboliques.

Si l’on exclut les risques naturels, on observe que ce sont rarement les individus qui produisent des risques et encore plus rarement les États. L’offre de risque émane surtout des entreprises.
Elle relève principalement de deux schémas : dans le premier, le risque est leur business même, et la maladie le produit de leurs produits (aliments transformés, tabac, alcool…) ; toutes ces entreprises sont directement pathogènes. Dans le second schéma, le risque est un produit collatéral de la rentabilité (émissions polluantes…) parce qu’il est moins cher de produire ‘salement’ que de produire proprement ; ces entreprises sont indirectement pathogènes. Et les entreprises polluent parce que c’est moins cher que de ne pas polluer. La réalité est que les entreprises pathogènes vendent leurs produits pas cher parce qu’elles n’assument pas le coût des dommages qu’elles imposent à la société. Si les aliments transformés ne sont pas chers, c’est parce que ces entreprises n’incorporent pas les dépenses supportées par la société.

Les effets économiques de la pollution sont massivement négatifs. Et même si c’est difficile à démontrer, les industries alimentaires détruisent plus de valeur qu’elle n’en créent. Et ce devrait être aux industriels de démontrer la sécurité de leurs produits et non aux scientifiques.

Deux catégories de risques sanitaires, selon l’auteur :

** Il y a une offre de risque d’alimentation pathogène.
La plupart des risques sanitaires humains sont des produits commercialisés : aliments transformés, alcool, tabac, ou des retombées de l’activité commerciale comme la pollution ; ces risques forment une économie pathogène, qui s’est développée après la Seconde Guerre mondiale ; la production alimentaire s’est alors industrialisée pour pouvoir se mondialiser et répondre à une démographie croissance. Grâce au capital et à la technologie, les entreprises alimentaires sont se mécanisées. Les industriels ont initié un énorme travail de manipulation systématique des aliments. Ce travail a un nom : la transformation.

La transformation alimentaire affecte nos opérations corporelles d’énergie et de matière, c’est à dire notre métabolisme. Les industriels ont réussi à retirer aux aliments leurs qualités naturelles pour les détériorer et leur donner des défauts nouveaux dont les effets sont profonds. La transformation des aliments n’ajoute jamais d’avantage nutritionnel et la production du produit ultra-transformé est très peu régulée. La science met du temps à suspecter les risques de maladies. La régulation prend un délai supplémentaire pour réagir, quand elle le fait. Dans l’intervalle, les risques sont largement disséminés.

Nous payons deux fois la transformation. La première fois n’est pas chère et se passe au supermarché. La deuxième est beaucoup plus chère, à travers les dépenses de santé, qui proviennent de la solidarité nationale, pour soigner les maladies métaboliques qui en découlent.

Environ 75 % des dépenses de santé américaines sont liées aux maladies chroniques. La production de maladies métaboliques par l’industrie alimentaire valide le schéma typique des économies pathogènes. Ces économies vivent pour elle-même. Leur seul but est la croissance.

** Mais il y a aussi une demande de risque d’alimentation pathogène :

Alors que la transition épidémiologique apporte une meilleure relation avec le monde naturel, réduit notre empreinte environnementale et climatique, protège la biodiversité et diminue le risque d’émergence de nouveaux microbes comparables au Sars-Cov 2, les industries pathogènes ont un discours supposé positif, et cherchent à convaincre les gens qu’ils seraient entièrement responsables de leur santé et de leur maladie.

Le marketing valorise les libertés individuelles, ce qui permet de contester toute régulation en prétendant que celle-ci serait liberticide. Le ciblage sur l’individu participe à dégrader le contrat social pour tenter de le remplacer par un énième marché. Les industries pathogènes privatisent une part excessive des connaissances. Elle pratiquent l’extension du domaine de la propriété intellectuelle.

Pour l’auteur, la responsabilité des industries toxiques se double de la défaillance politique ; celle-ci vient notamment de l’accent mis sur l’individu par le libéralisme. Le libéralisme, et le néo-libéralisme issu de l’École de Chicago, ont dominé l’économie au point de déborder sur la société et de s’en prendre à tous les domaines de la vie. En ciblant surtout les individus et non la responsabilité sociale du marché, les politiques de santé ont encouragé le développement des risques sanitaires et environnementaux.

Ainsi,l’existence d’une économie pathogène démontre que les leaders politiques ont échoué pour réprimer l’offre ; ils ont échoué à nouveau car ils n’ont pas su empêcher la croissance de la demande de risque de maladie.

Il est donc réaliste de ne pas oublier que chacun n’est responsable qu’en partie de son état de santé ; ce qui n’empêche évidemment pas d’agir résolument en faveur de celui-ci.

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